Fragment #1 - L’appel du silicium
Comment on finit, à l'aube de ses 40 ans, lead des sciences et technologies qui servent le futur du calcul informatique au sein d'une des plus grandes institutions académiques au monde ? Avec un BAC techno, sans prépa, et après avoir dit f@$ au cursus d'ingénieur. Voici mon histoire.
Comme pour tout dans le monde, dans la vie, il y a autant d’histoires que de personnes. Les années passant, au fil des rencontres, des présentations et surtout des réactions, j’ai découvert que la mienne était assez singulière. Non que les autres ne le soient pas, mais avec le recul, je semble avoir pris le contre-pied de pas mal de choses.
Alors aujourd’hui, je vous offre un fragment de moi-même, de mon histoire. De comment on finit, à l’aube de ses quarante ans, lead des sciences et technologies qui servent le futur du calcul informatique au sein d’une des plus grandes et puissantes institutions académiques. Tout ça avec un BAC techno, sans avoir fait prépa, et après avoir dit f@$* au cursus d’ingénieur. Et surtout quand son rêve de petite fille, c’était d’être peintre.
Le réalisme parental, ou comment tuer les rêves d’enfants
D’aussi loin que remonte ma mémoire, enfant, je dessinais tout le temps. J’avais toujours un crayon, un fusain, un pastel à la main. Lorsque ce n’était pas le cas, j’avais un stylo et j’écrivais : des contes, des nouvelles, des poèmes. C’était mon oxygène, mon rythme, ma vie. Et à l’éternelle question : « Alex, tu veux faire quoi quand tu seras grande ? », ma réponse était encore et encore : « Peintre ! ».
Mais quand on descend d’une famille dont la mère a dû renoncer à tous ses rêves pour élever ses frères et sœurs, et que les instits (on parlera de l’éducation en France et des instits qui se sentent obligés de donner leur avis sur tout… tout un sujet) trouvent qu’il ne faut pas gâcher le potentiel cognitif de l’enfant, je peux vous dire que peintre… ce n’était pas la bonne réponse.
Spoiler : ingénieur, c’est mieux…
Spoiler 2 : euh… pas certaine de ça, mais l’avenir le dira.
Donc à mes douze ans, après mon premier vernissage et deux semaines d’expo sans que mes parents ne fassent l’effort de venir voir mes œuvres, je suis rentrée, j’ai pleuré, et j’ai demandé pourquoi personne n’était venu.
Ma mère avait cette formule désarmante de pragmatisme : « L’art, c’est ingrat. Comme les autres, tu seras célèbre quand tu seras morte. »
Ma motivation avait les yeux bleus
Ce jour-là, j’ai su. Je ne l’ai pas intégré tout de suite, mais j’ai commencé à me désengager de mon art et à me tourner vers autre chose. Notamment à m’intéresser à ce que mon père sortait de son coffre en rentrant à la maison : des tours de PC, plusieurs. Il était ingénieur en informatique et j’avais à cœur de mieux le connaître. Et éventuellement de comprendre ce qui fascinait tant ma mère dans ce métier. Tuons les suspens tout de suite : la sécurité matérielle et le statut social. Rien de plus, rien de moins.
J’ai donc commencé à le regarder les assembler, les programmer. J’ai posé des questions. Puis arrivée au collège, j’ai montré des aptitudes en technologie, en physique. Voilà donc comment, en quatrième, je me suis retrouvée en option technologie. Et comment, à quatorze ans, entre un cours de danse et un cours de dessin, je travaillais sur un projet de rivetage de porte d’avion avec Latécoère et Airbus.
L’année suivante, je faisais mes vœux pour le lycée : vœu 1, Arts Appliqués ; vœu 2, Sciences de l’ingénieur. Et à la dernière minute, avant la soumission, quelque chose m’a poussée à les inverser.
Ma motivation avait les yeux bleus, un sourire à tomber par terre. Et ouais…
Voilà donc comment je suis devenue nano-électronicienne. J'ai eu le coup de foudre le jour de sa rentrée en sixième.
Je suis là, mais bordel, je suis nulle
J'intègre donc le très réputé lycée toulousain Déodat de Séverac. Où j'aurai très peu école au début, suite au drame AZF.
J'y apprends quelque chose de clé sur ma personnalité : je suis incapable d'étudier et d'approfondir un sujet qui ne m'intéresse pas. J'en arrive naturellement à : « À quoi bon faire un bac S si, techniquement, seules les cartes électroniques m'intéressent ? Autant me consacrer au sujet, plonger, le creuser jusqu'à ses fondations. »
Voilà donc comment je rejette la première voie royale et choisis le chemin qui a fait sens pour moi.
Puis j'entre première STI Génie Electronique avec un vrai blocage. Une incapacité à concevoir que l'électricité est impalpable. Bilan : le tout premier trimestre, je finis avant-dernière de ma classe. Dur quand on a toujours été dans le top 3. Mais c'était sans compter ma persistance à apprendre, à comprendre. C'est finalement dès que j'ai plongé dans l'électromagnétisme que tout s'est débloqué. Le trimestre suivant, je me retrouve seconde de ma classe.
Mon nouveau coup de cœur n'avait plus les yeux bleus. Il avait des électrons magnifiques, qui bougeaient telle une danse sur mon oscilloscope.
La vie a ses propres projets, et elle aime mettre à l’épreuve
Comme tous les lycéens de France, le baccalauréat change tout.
Dans mon cas, une bonne surprise est arrivée après les résultats : avec un 19 à l’épreuve de maths, mon lycée a appelé mes parents lorsqu’ils ont découvert que je n’avais postulé qu’à une seule prépa, et à aucune école d’ingénieur en dehors de l’UTBM. Ils ont travaillé pendant des semaines pour soumettre des dossiers en mon nom.
Cependant, au même moment, j’ai eu un accident. Un accident qui aurait pu être mineur, mais qui, suite à une négligence médicale, est devenu l’événement qui a reconditionné ma jeune vie d’adulte. Dix-huit ans, le bac en poche, je rentre chez moi pour découvrir qu’avec ce BAC techno, j’ai été admise à l’INSA Lyon, en prépa INP, et dans douzaine de classe prépa. La même semaine, face à une douleur à la jambe insupportable, mon orthopédiste me dit :
« Sans plâtre, et en marchant depuis plus d’un mois sur ta jambe fracturée, tu as une algodystrophie. Et à ce stade, il te faudra des mois pour guérir et je ne suis pas certain que tu puisses remarcher. Mais surtout, tu auras mal, tous les jours, comme si tu venais de te casser la jambe. Et le traitement sera aussi très douloureux. Même au tiers temps, tu ne pourras pas faire d’études cette année. »
Le deuil d’un rêve… encore
À ce stade, le choix semble simple. Prendre le temps de guérir. Puis essayer encore plus tard.
Mais non. Je décide de m’inscrire à l’IUT GEII au tiers temps, pour garder le réflexe d’aller à l’école et de réviser pour les examens.
On m’octroie une chambre sur le campus, dans laquelle tous les jours, on vient me traiter à coups de seringue. J’ai mal. Les effets secondaires me rendent malade. Je rampe pour me déplacer. Parfois, je m’arrête à mi-chemin et je pleure, allongée là, sur la moquette de ma chambre étudiante, en me disant que je n’aurai jamais d’autre chance. Mon désespoir est profond.
Je dors peu, je mange peu, mais je continue à avoir un but : l’UTBM. Ça ne pouvait être que cette école. Et au printemps suivant, j’utilise mon histoire pour nourrir ma lettre de motivation, et je suis admise dans le cursus en tronc commun dédié aux bacs techno.
Mais vous vous souvenez de l’introduction : j’ai renoncé à la voie royale. Encore et toujours. Donc vous aurez compris que l’histoire ne finit pas sur ce happy end.
Je vous donne rendez-vous pour le second fragment de cette histoire, sur comment j’ai forgé mon propre substrat.